À la recherche des tombes perdues. Retour sur la prospection de l’Anavlochos (Crète).



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Deux colloques de grand intérêt ont eu lieu à Athènes en février 2017 sur la question des prospections archéologiques. Le premier (NIA 2017a) envisageait plus particulièrement les stratégies de collecte, d’enregistrement et d’analyse du matériel céramique, mais aussi les méthodes de visualisation et d’interprétation des résultats obtenus. De manière complémentaire, le second (NIA 2017b) était consacré à l’approche des structures architecturales et en particulier aux prospections géophysiques. L’un et l’autre invitent à revenir sur l’identification des contextes funéraires en prospection, ce que l’on fera ici à partir de l’exemple crétois du massif de l’Anavlochos.
Au terme de ces colloques, une difficulté affleure nettement : la mise en commun des résultats obtenus par les divers spécialistes qui interviennent au sein des équipes de prospection. Cela tient peut-être en partie au fait qu’ils sont relatifs à des objets très différents, abordés selon des méthodes propres, qui conduisent éventuellement à produire des discours divergents ou contradictoires. Cette discordance des sources (ou des discours), somme toute naturelle et prévisible, représente cependant une ouverture plutôt qu’une entrave à la recherche. Car l’affaire est entendue : le mobilier collecté lors d’une prospection de surface porte des informations d’une qualité bien moindre que celles qui seront tirées du matériel stratifié provenant de fouilles. Il est donc d’autant plus crucial pour les rendre intelligibles, ou le moins inintelligibles possible, de ne pas se priver d’un traitement holistique de la zone prospectée et de chercher à compenser les différents biais ou lacunes qui résultent d’une approche spécifique. On a ainsi tout intérêt, si l’on veut comprendre l’anthropisation du paysage comme le palimpseste de l’occupation passée, à combiner et croiser différentes techniques de prospection et à veiller, au moment d’étudier le mobilier collecté, à ne pas le dissocier de son contexte de trouvaille. Les informations que renferme le matériel de surface ne sont superficielles que dans la mesure où ce dernier est sorti de la profondeur de son champ contextuel, en quelque sorte mutilé et réduit à sa réalité intrinsèque, souvent pauvre.
Cette remarque vaut particulièrement lorsqu’il s’agit de reconstruire le « paysage funéraire », dont Anthony Snodgrass (1998) avait souligné la difficile appréhension en milieu rural. Anna Meens l’a rappelé en février à Athènes lors de son intervention: « A buried landscape and a landscape of the buried: Considering rural burial sites in survey » (NIA 2017a). Snodgrass retenait en définitive deux possibles critères d’identification en surface pour les sites funéraires ruraux du monde grec classique : 1) la présence – très rarement observable – de vestiges de sépulture ; 2) la présence d’amas isolés et soudains de tessons appartenant à du mobilier typiquement funéraire, souvent moins érodé que le matériel ordinairement retrouvé en surface et présentant fréquemment des cassures fraîches (Snodgrass 1998 : 38). Sur la base de ces critères, le co-directeur du Boetia Survey avait reconnu en Béotie et en Attique des sépultures rurales et cherchait à déterminer si leurs résidents avaient été les propriétaires ou seulement les travailleurs (esclaves, métayers…) de la terre qui au final avait reçu leur dépouille ou leurs cendres.

Fig. 1 : Le massif de l’Anavlochos vu du Nord-Est (© EFA/Mission Anavlochos).
L’intention de ce billet n’est pas de proposer une méthode permettant de préciser la relation des défunts au terrain sur lequel ils sont inhumés, mais seulement de revenir sur les possibles critères d’identification d’un contexte funéraire en prospection. Les remarques ne s’appuient pas sur l’exemple de la campagne béotienne à l’époque classique, mais sur le cas du massif crétois de l’Anavlochos (fig. 1), dont le vallon central fut principalement occupé entre la fin du Bronze Récent (vers 1200 av. n.è.) et le début du VIIe s. av. n.è. Dans le cadre d’un programme de deux ans (2015-2016), l’École française d’Athènes (EFA) a conduit une prospection archéologique, topographique et géomorphologique de ce massif, qui consiste en une longue arête de calcaire dolomitique surplombant le village de Vrachasi et la vallée du Mirambello, en Crète orientale (Gaignerot-Driessen à paraître 2017, Gaignerot-Driessen et al. à paraître 2017). Cette opération a permis de préciser la nature et la chronologie de l’occupation et de relocaliser les vestiges que Pierre Demargne y avait mis au jour en 1929 (Demargne 1931, Gaignerot-Driessen 2016 : 200-216 ; fig. 2). En 2016, les efforts de l’équipe se sont concentrés sur la région qui s’étend au pied du vallon central et ont permis de reconnaître les tombes fouillées par Demargne de part et d’autre de la route qui relie Sissi à Milatos (fig. 2 : B1-4, fig. 3). Nous avons également pu observer quelques sépultures récemment fouillées par l’Éphorie du Lasithi dans le cadre d’opérations de sauvetage (Papadakis, Apostolakou 2012 : 319, Zographaki 2005, 2006).

Fig. 2 : Plan topographique de l’Anavlochos en 1929 (d’après Demargne 1931 : 369 fig. 4, © EFA/Plan n°3439/H. Ducoux).
Grâce à ces fouilles, bien qu’anciennes ou conduites en urgence, l’existence d’un espace funéraire dans cette région nous était donc connue et nous disposions de quelques exemples de sépultures avérées. Celles-ci présentent malheureusement un aspect très ruiné (fig. 3), du fait des pillages répétés qui ont été opérés dans ce secteur depuis le XIXe s., des travaux de construction de la route Milatos-Sissi, qui ont eu le mérite de révéler les premières tombes mais aussi de les éventrer ou de les raser, de la non-restauration ou non-consolidation des vestiges fouillés et des activités agro-pastorales récurrentes. Restait en outre à savoir comment aborder en prospection de surface pédestre un paysage que nous savions funéraire et très endommagé.

Fig. 3 : Tombe fouillée par Demargne en 1929 la mieux conservée en 2016 (© EFA/Mission Anavlochos).
Malgré l’état de dégradation avancée des tombes mises au jour par Demargne, leur observation, éclairée par la consultation de son rapport et de ses archives (carnets de fouille, lettres au directeur de l’EFA), a été particulièrement instructive. Il est ainsi apparu que ces sépultures sont généralement implantées en petits groupes circonscrits, progressivement constitués au cours de la période d’utilisation (ca 1200-700 av. n.è.). Ils se situent souvent sur une petite butte rocheuse qui se démarque dans le paysage, faisant en quelque sorte office de tumulus naturel. De petits bosquets de chênes verts se sont développés au-dessus de certains d’entre eux et des buissons de genêts à tige épineuse ou de pistachiers ont parfois investi l’intérieur des sépultures. Tout autour, des moellons de calcaire, provenant très probablement de la destruction des tombes et par ailleurs absents dans ce paysage où le maquis et les affleurements rocheux dominent, jonchent le sol dans un rayon de 10 m environ. Le mobilier céramique de surface est très rare et circonscrit à ce même rayon. Mais il est d’une qualité remarquable en termes de décoration et de pâte et illustre un répertoire typiquement associé aux pratiques funéraires. Il prend parfois la forme de plusieurs fragments jointifs appartenant à un même vase. Des fragments d’objets spécifiquement associés au contexte funéraire de l’Anavlochos, tels que des éléments de parure ou d’armement en bronze ou en fer, leur sont en outre parfois associés. Les quelques tessons de céramique éparpillés autour de ces sépultures se distinguent ainsi par leur nature, leur état et leur distribution de ceux que l’on retrouve en surface dans les contextes résidentiels ou agricoles : ces derniers sont généralement très érodés, ils appartiennent pour la plupart à de la vaisselle commune et apparaissent de manière concentrée sur les sites, mais également en halo, de manière moins dense, autour des sites (Snodgrass 1998 :38).
Par analogie et en se fondant sur les critères topographiques, botaniques et archéologiques (mobilier et éléments architecturaux) exposés supra, une prospection intensive du secteur visant à localiser des sépultures antiques a été entreprise. On a ainsi relevé, décrit et enregistré systématiquement une centaine de tombes potentielles, réparties en une quinzaine de groupes, souvent établis sur des éminences naturelles ou des terrasses artificielles. Le plan de petites structures circulaires ou rectangulaires était parfois lisible sous les amas de pierre et on a occasionnellement noté la présence de possibles murs d’enclos. Systématiquement, quelques tessons datés entre 1200 et 700 av. n.è., souvent de très belle qualité, se trouvaient à proximité des potentiels vestiges architecturaux repérés, alors que le mobilier archéologique faisait défaut entre les potentiels agrégats identifiés. Au terme de la campagne 2016, les limites de la (ou d’une des) nécropole(s) de l’Anavlochos ont pu être suggérées. Celle-ci se déploie sur une quinzaine d’hectares au bas des pentes et du versant Nord-Est du massif, entre deux arêtes Nord-Sud, qui descendent respectivement du sommet à l’Est et à l’Ouest du vallon central (fig.1). L’espace funéraire se poursuit dans le fond de la vallée sèche en remontant en direction de l’habitat du vallon central.

Fig. 4 : Potentielle sépulture repérée lors de la prospection 2016 (© EFA/Mission Anavlochos).
Sans l’étude préliminaire des sépultures fouillées et de leur inscription dans le paysage, la plupart des vestiges relevées en 2016 nous seraient apparus comme de vagues structures non identifiables, voire de vulgaires tas de pierres recouverts de buissons épineux (fig. 4), ou n’auraient tout simplement pas retenu notre attention. Les résultats obtenus sont intéressants d’un point de vue méthodologique et éclairent notre compréhension de l’occupation antique du massif. Mais seule la fouille permettra de confirmer avec certitude, ou d’infirmer définitivement, nos hypothèses et surtout de préciser la chronologie et la forme des potentielles sépultures repérées. Nous serons vite fixés puisque des fouilles sont programmées sur l’Anavlochos dans le cadre du nouveau contrat quinquennal (2017-2021) de l’EFA. Il est ainsi notamment prévu d’engager dès cet été la fouille d’un potentiel agrégat de tombes. À suivre donc !
Bibliographie
Demargne P. 1931. Nouvelles recherches sur l’Anavlochos, Bulletin de correspondance hellénique 55.1, 365-407.
Gaignerot-Driessen F. 2016. De l’occupation postpalatiale à la cité-État grecque: le cas du Mirambello (Crète), Leuven-Liège, Peeters (Aegaeum, 40).
 à paraître 2017. Forging a Community: Social and Political Changes on the Anavlochos in the Early Stages of the Greek City-State, in: Proceeding of the 12th International Congress of Cretan Studies (Heraklion, 21-25 September 2016).
Gaignerot-Driessen F., Fadin L., Bardet R., Devolder M., avec la collaboration de D. Barcat, P. Baulain, C. Judson, J. Juhasz, R. Machavoine, O. Mouthuy à paraître 2017. La prospection de l’Anavlochos I, Bulletin de correspondance hellénique 139-140.2 [2014-2015].
NIA 2017a, Fields, Sherds and Scholars: Recording and Interpreting Survey Ceramics. [En ligne] http://www.nia.gr/nl/nieuws-kalender/kalender/374-conference-fields-sherds-and-scholars
 2017b, International Mediterranean Survey Workshop. [En ligne] http://www.nia.gr/nl/nieuws-kalender/nieuws/380-imsw-meeting
Papadakis N., Apostolakou S. 2012. ΚΔ’ Εφορεία προϊστορικών και κλασικών αρχαιοτήτων, in : M. Andreadaki-Vlazaki (éd.), 2000-2010. Από το ανασκαφικό έργο των Εφορειών Αρχαιοτήτων, Athènes : Υπουργείο Πολιτισμού και Τουρισμού, 317-320.
Snodgrass A. 1998. Rural Burial in the World of Cities, in: S. Marchegay, M.-Th. Le Dinahet, J.-F. Salles (éds), Nécropoles et Pouvoir. Idéologies, pratiques et interprétations. Actes du colloque Théories de la nécropole antique, Lyon 21-25 janvier 1995, Lyon : Maison de l’Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 37-42.
Zographaki V. 2005. Βραχάσι, Θέση Μέρμηγκας, Archaiologikon Deltion 60 [2013], 1059-1060.
 2006. Αναύλοχος Βραχασίου, Archaiologikon Deltion 61 [2014], 1174-1176.
L’auteur
Florence Gaignerot-Driessen est Humboldt research fellow à l’Université d’Heidelberg. Elle travaille sur la formation de la cité-État grecque dans le monde égéen et depuis 2015, elle est responsable de la mission Anavlochos (EFA). Elle est rattachée à l’UMR 8167 (Équipe antiquité classique et tardive) et participe au programme de recherche ARC « A world in crisis » (UCLouvain).

Pour citer ce billet : Florence Gaignerot-Driessen. À la recherche des tombes perdues. Retour sur la prospection de l’Anavlochos (Crète)., ArchéOrient - Le Blog, 21 avril 2017, [En ligne] https://archeorient.hypotheses.org/7395

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